Nous n'aimions pas beaucoup Madame H., d'abord parce qu'elle avait un physique assez ingrat, ensuite parce qu'elle faisait cours avec une monotonie qui nous endormait tous, enfin parce qu'elle enseignait le latin et que cette raison seule justifiait qu'on la trouvât antipathique. De mes deux années passées à ses côtés il ne me reste que quelque mots de vocabulaire, la déclinaison de amicus, i et le plan aux contours indécis d'une villa romaine typique. C'est sans le moindre soupçon de nostalgie que j'ai jeté, il y a peu, mes cahiers de l'époque, preuve de mon détachement total à l'égard de mon passé de latiniste. Je ne me rappelle plus grand chose de toutes ces heures de cours passées à noter dans un répertoire des mots qui de toute façon figuraient dans notre manuel, mais je me souviens d'une anecdote qui nous a beaucoup et longtemps amusées, à l'époque, mes amies et moi.

Un jour que nous revenions de vacances, nous avions retrouvé une Madame H. encore plus taciturne que d'ordinaire, et elle ne tarda pas à nous expliquer la raison de ce surcroît de tristesse : avant les vacances, quelqu'un — nous soupçonnions alors F. F., le benêt de la classe, mais sans aucune certitude — lui avait dérobé le feutre rouge avec lequel elle écrivait les leçons au tableau. Je la revois encore, pendant de longues minutes, nous faire part de sa déception, réclamer que le feutre lui revienne, et nous inciter à la délation pour trouver le coupable. Cette scène n'avait pas manqué de nous faire rire, comme si la perte d'un feutre représentait pour elle une catastrophe plus grande encore que l'éruption du Vésuve. Il me semble que cette mésaventure nous la rendait plus ridicule qu'elle ne nous apparaissait déjà, ce qui n'est pas peu dire.

Et pourtant, jeudi dernier, en entrant dans ma classe et en voyant qu'un aimant et une craie m'avaient été dérobés, comme je l'ai comprise...!

Moi aussi, pendant de longues minutes, j'ai expliqué ma déception et ma tristesse. Moi aussi, j'aurais voulu que quelqu'un me dénonce le coupable afin qu'il subisse un châtiment à la hauteur de son crime. Moi aussi, tentant toutes les stratégies, j'ai menacé/raisonné/supplié les élèves pour que l'aimant me revienne. Moi aussi, j'ai ressenti ce que Madame H. avait ressenti dix années auparavant, et j'aurais voulu m'excuser auprès d'elle de mon ignorance de l'époque.

Alors voilà : pardon.

NB : Rassurez-vous : l'aimant et la craie sont réapparus le lendemain, mystérieusement, dans le sac d'une petite qui disait ne pas les y avoir mis.